L’Empire contre-attaque. L’histoire des marginalités au sein de l’impérialité

Dans son dernier numéro, la revue Tempura, spécialisée dans l’histoire de la société japonaise contemporaine et des clivages qui la traversent, se penche sur le cas des hāfu, les métis nippons dont la reconnaissance croissante entraîne un grand nombre de questionnements identitaires au sein de l’archipel[1]. Cette crise des origines et métissages constitue un symbole éclatant des interrogations qu’entraînent ces populations qui ne s’intègrent pas dans le mythe d’une communauté nationale lisse et homogène, telle que la rêvent les nationalistes de tout poil. Contre les prétentions à sacraliser le sempiternel roman national ethnocentré, les travaux des historiennes et historiens ont cherché à redonner vie aux figures historiques de la marginalité, longtemps oubliées au profit des puissants. Il s’agit dès lors pour les chercheuses et chercheurs de convoquer, à travers les sources et archives, un contre-récit du décentrement, qui raconte la déviance pour mieux éclairer la norme. En ce sens, les travaux portant sur les mécanismes de la domination impériale sont particulièrement éclairants. En effet, l’Empire constitue un régime politique fondé sur une opposition dialectique entre centre et périphéries, avec d’une part un nomos agissant comme récit fondateur et idéal prescriptif, et d’autre part les relégué∙e∙s, perçu∙e∙s comme incompatibles avec la norme impériale et donc mis∙e∙s à l’écart de la communauté nationale[2]. Plusieurs exemples historiques démontrent ce caractère profondément dual de l’impérialité.

Ainsi, dans son dernier ouvrage, le politologue Olivier Le Cour Grandmaison dresse une histoire des représentations de la figure du musulman durant l’époque coloniale française, du XIXème siècle à la guerre d’Algérie[3]. Ses recherches, d’inspiration foucaldienne, soulignent le lien crucial entre la formation des savoirs orientalistes au sein de l’élite intellectuelle et la mise en place de politiques inégalitaires à l’encontre des populations colonisées. L’auteur convoque ici la figure de Ernest Renan, philologue et intellectuel majeur de la IIIème République, comme fondateur d’une nébuleuse savante islamophobe à l’origine d’une science qui voudrait démontrer le caractère profondément régressif de l’Islam, en opposition à la puissance de la raison occidentale et chrétienne. Alors s’opère une essentialisation de la figure du musulman, dont l’eccéité est résumée à un tout-Autre dangereux en raison de ses caractéristiques civilisationnelles et religieuses. Dès lors, on voit advenir dans les cercles républicains un véritable discours qui institue la vérité de ce que sont les populations colonisées, désormais marquées par le double sceau infamant de l’altérité et de l’infériorité. Science du racisme mais sans conséquences concrètes ? Bien au contraire. L’orientalisme est tout entier tourné vers la praxis pour se métamorphoser en véritable politique de la colonisation. La République Impériale couronne ainsi un ordre politique bicéphale : universaliste et démocratique en métropole, inique et raciste dans les colonies.

Cette historiographie à la fois impériale et marginale s’enrichit lorsqu’on pense ces fractures et dominations de manière intersectionnelle. En effet, Le Cour Grandmaison souligne la manière dont racisme et sexisme s’entrecroisent dans la façon qu’a l’homme occidental de considérer la femme musulmane. Autrefois marginalisée en tant qu’objet sexuel – l’auteur convoque ici les récits que fait Flaubert de ses « exploits » sexuels aux colonies – et aujourd’hui discriminée par l’étiquette profondément misogyne de la « beurette », la femme racisée apparaît comme doublement victime au sein de l’Empire. De même, les historiens japanisants ont étudié la place des femmes, hommes et enfants exclus de l’ethno-impérialisme nippon. Ainsi, David Ambaras et Frédéric Roustan font tout deux partie d’un même courant historiographique ayant pour ambition de concevoir une histoire globale du Japon, non plus réduite à la focale nationale mais au contraire ouverte aux échanges, circulations et métissages. Le premier a ainsi consacré un article aux japonaises en couple mixte ayant émigré en Chine durant l’entre-deux-guerres[4], tandis que le second soulève l’importance de la communauté métis nippo-philippine du XXème siècle à nos jours[5]. Il s’agit, pour l’un comme pour l’autre, de délivrer une histoire de celles et ceux qui ont été oublié∙e∙s au sein du récit national japonais, car en dehors des normes raciales et genrées fixées par la doctrine impériale et ses suites au cours de l’ère post-impériale. Tandis que les japonaises parties pour vivre avec leurs nouveaux compagnons chinois sont perçues comme des filles faciles et imprudentes, sources de dangers et de problèmes pour l’ordre impérial, les prostituées philippines ayant immigré dans les années 1970 – avec la complicité tacite du gouvernement japonais – sont rabaissées et sexuellement réifiées, tandis que leurs enfants métis sont purement et simplement oblitérés par un pays qui ne reconnaît aucune existence légale à la double nationalité. Cette histoire est aussi et surtout celle des « communautés politiques imaginées », notion forgée par l’historien Benedict Anderson[6] afin de rendre compte des imaginaires collectifs qui cimentent les différentes communautés nationales. Dans le cas du Japon impérial-fasciste, cette communauté repose sur un mythe de la blanchité[7] qui ferait du peuple japonais une race parfaite et parfaitement pure, fantasme d’une japanité incompatible avec l’émancipation féminine ou le métissage racial.

L’intérêt de cette histoire renversée n’est pas seulement de ressusciter les oublié∙e∙s du récit officiel, mais aussi d’éclairer le bas pour mieux comprendre le haut. La déviance n’existe que parce qu’il y a une norme : on comprend alors que les marginaux agissent comme un miroir qui reflète les craintes, obsessions et ambitions de ceux qui les dominent. En témoigne l’histoire éclairante de la soviétisation à marche forcée des populations indigènes de la péninsule Tchouktche, située à l’extrême nord-est de la Russie, au cours du XXème siècle. L’historienne Bathsheba Demuth, par un travail à la fois historique et ethnographique, a pu restituer la chronologie de ce territoire aux confins de l’empire soviétique[8]. Pour les bolchéviks nouvellement arrivés au pouvoir, il s’agit de faire entrer le peuple Tchouktche dans le grand récit du matérialisme historique afin de proposer une vie meilleure aux indigènes. Pour cela, les ingénieurs mettent en place par la violence la collectivisation des élevages de rennes, pilier totémique des autochtones, allant de pair avec une sédentarisation de leur mode de vie. Ce bouleversement anthropologique d’une communauté marginale soumise au nomos impérial-soviétique finit de manière tragique avec l’effondrement de l’URSS : l’anthropisation de la péninsule annihile l’élevage des rennes, la disparition du communisme entraîne celle des bienfaits apportés par le bolchévisme. Aujourd’hui terre désolée, privée d’eau, d’électricité et d’accès aux soins, la péninsule à l’extrême-limite des ruines du post-soviétisme illustre l’ambition démesurée et destructrice de l’empire soviétique.  

Aussi, l’histoire des figures marginales au sein des Empires apparaît paradoxalement comme une histoire de celles et ceux à l’ombre de l’impérialité, mais qui pourtant éclaire la manière dont se pensent les civilisations et leurs normes. Pour reprendre les mots de l’historienne Arlette Farge :

« La déviance et la marginalité disent beaucoup sur la norme et le pouvoir politique, et chaque type de délit reflète un aspect de la société »[9].

Cette histoire du centre et des périphéries, de la norme et de la marge, apparaît comme un savoir de l’Autre, une véritable hétérologie qui parle de ce qui est à partir de l’autre. En somme, faire une histoire renversée et excentrée pour mieux combattre l’imaginaire national, pensée pour et par l’ordre établi.


[1] Japon en crise d’identités, Tempura, n°8, 2021.

[2] Lydia Kamenoff et Hortense de Villaine, L’Empire : centre et périphéries, Paris, L’Harmattan, 2022.

[3] Olivier Le Cour Grandmaison, « Ennemis mortels ». Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, Paris, La Découverte, 2019.

[4] David Ambaras, « Dans le piège du fourmilion: Japonaises et Fujianais en marge de l’ Empire et de la Nation », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°120, 2013, p. 125-137.

[5] Frédéric Roustan, « Évolution du droit de la nationalité et individus métis : le cas des Nippo-Philippins », Hommes & migrations, n°1302, 2013, p. 67-73.

[6] Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2006 (1996).

[7] Michael Lukens, Le Japon grec. Culture et possession, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque des Histoires », 2019.

[8] Bathsheba Demuth, « Les rennes et l’Apocalypse », Écologie & Politique, n°62, 2021, p. 145-156.

[9] Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, p. 39.

Image mise en avant : détail de Dying People, de Yayoi Kusama (1929-), 2015, coll. privée.

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