L’écorchement de Marsyas

Glossaire :
Monde dionysiaque/apollinien – (philosophie) Selon Nietzsche, le dionysiaque représente la démesure, l’ivresse, l’animalité, le désordre, quand l’apollinien se caractérise par l’ordre, la mesure, la maîtrise de soi.
Hybris – L’hybris se traduit par la démesure, un sentiment violent dû aux passions. L’hybris recouvre les voies de fait, les agressions sexuelles, les vols qu’il soit public ou sacré.
Écorchement – Au cœur de cet article, il faut visualiser l’écorchement comme un retournement complet de la peau réalisée par une coupure franche sur la paume de main ou la plante de pied. On retire la peau comme on retire un vêtement.
Hellénistique – La période hellénistique s’étend de la fin de la période classique (323 avant J.-C.) et la défaite de Cléopâtre (31 avant J.-C.)

A voir au Louvre : Marsyas blanc dit Marsyas supplicié, marbre, copie romaine (vers 150) d’un original grec du IIIe-IIe siècle avant J.-C., 268m, Ma 542

Le mythe construit le citoyen. Cruelle mais moralisatrice, la mythologie offre, aux plus jeunes comme aux plus vieux, conseils et craintes. Les personnages qui l’habitent sont stéréotypés afin de correspondre à la conception manichéenne de la Grèce antique. Il a celui que l’on doit devenir et celui que l’on doit éviter d’être.

Le satyre est un personnage simple à saisir. Mi-homme mi-animal, chimérique et par conséquent « hideux » sur le plan physique, il est la figure parfaite du monde pastoral dionysien. Si l’on reprend la citation de Scarron dans Le Roman Comique (1651-1657), « Il voulut un peu patiner, galanterie provinciale qui tient plus du satyre que de l’honnête homme » (1, 10.), l’image du satyre survit à son temps. Être de débauche, lubrique et chantonnant, il représente cette part animale qui habite chaque Homme, le déraisonnement humain. La cure de ce mal se tient alors dans son pendant raisonné, ordonné : Apollon.

Le châtieur et le châtier

« Après qu’on eut raconté la triste aventure des pâtres de Lycie, un autre rappela celle du satyre, châtié par le fils de Latone, vainqueur dans le combat de la flûte, inventée par Minerve. » – Ovide, Métamorphoses, VI, 382-400

Le mythe de Marsyas s’inscrit dans cet affrontement perpétuel entre le monde dionysiaque et le monde apollinien.

L’histoire commence lors d’un banquet divin. Un beau jour, Athéna invente l’aulos, une « flûte » à deux tuyaux en bois de cerf, et en joue pour l’assemblée. Dès les premiers sons, la déesse constate que l’instrument la rendait grotesque. La déformation de ses traits lui rappelait la laideur de la gorgone. L’aulos fut jeté. 

C’est alors que Marsyas découvre l’instrument et se met à en jouer. On disait de lui qu’il était très talentueux et qu’il pouvait devenir presque, voire nettement supérieur au dieu Apollon. Les gens racontaient qu’il produisait la plus belle des musiques. Il charmait l’oreille, enchantait les cœurs. Marsyas se complait dans ces louanges. Ambitieux et quelque peu prétentieux, le satyre ne se cache pas de cette comparaison. Mais les propos tenus finirent par atteindre le dieu qui se charge de mettre Marsyas au défi. Le vainqueur aurait tous les droits sur le vaincu.

Le concours se déroule sous le jugement des muses. Marsyas qui frappe son auditoire par sa mélodie pousse le dieu à faire usage de la mètis (ruse). Apollon confronte de nouveau le satyre. Certaines versions préfèrent dire qu’Apollon mêle le chant à la musique, demandant à Marsyas de faire de même, d’autres expliquent qu’Apollon aurait retourné son instrument et aurait demandé à Marsyas de jouer aussi de l’aulos à l’envers. Dans les deux cas de figure, Marsyas ne put se résoudre à faire cela. Il ne pouvait ni chanter tout en soufflant dans l’aulos ni même retourner son instrument. Apollon succéde au satyre et l’emporte. Pour punir Marsyas de son hybris, le dieu Apollon fait le choix de le condamner à être écorché vif.

La suite des événements diffère quelque peu en fonction des sources. L’écorchement est, selon Hérodote, Xénophon et Ovide, produit par Apollon lui-même, suspendant par ailleurs la peau devenue outre dans une grotte ou citadelle. Contrairement à eux, Hygin stipule qu’Apollon ne fait qu’attacher le satyre à l’arbre, le livrant aux Scythes qui procèdent à l’écorchement. Pausanias raconte qu’Apollon aurait, à la suite de cette histoire, développé une forte haine envers les aulètes (joueur d’aulos), tandis qu’Ovide appuie sur la tristesse du dieu, si affecté qu’il brisa sa cithare et fit disparaître son mode d’harmonie.

« C’est là, dit-on qu’Apollon écorcha Marsyas après avoir vaincu celui qui avait défié ses talents. Il suspendit la peau dans la grotte d’où sortent les sources. C’est pour cette raison que l’on appelle ce fleuve Marsyas. » – Xénophon, Anabase, 1, 2, 8

Beau et bon ou laid et mauvais

Il est certain que Marsyas est l’exemple parfait de celui qui faute. Son aspect physique traduit bien avant ses actes ce qu’il est réellement. Cette construction découle du « kalos kagathos ». Par cette célèbre expression, l’Homme grec du Ve siècle définit le beau, si tant est que le beau possède une définition. Est beau ce qui est bon. Comme une sorte de « perfection humaine », la mythologie grecque en trace des portraits bien précis par les figures d’Achille et de Persée.

Jaeger Werner dit : « l’idéal chevaleresque de la personnalité humaine complète, harmonieuse d’âme et de corps, compétente au combat comme en paroles, dans la chanson comme dans l’action » (Paideia : La formazione dell’uomo greco, vol. 3, 1953). Il est aisé pour notre regard actuel de comprendre ce que les Grecs sous-entendaient par cette idée. Bien que la moralité du conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, la Belle et de la Bête soit d’aller au-delà des apparences afin de saisir le vrai de l’être, la Bête retrouve une beauté humaine lorsque sa beauté intérieure est mise à jour. Sa laideur ne se conjugue pas à sa bonté comme si malgré le temps, la disgrâce n’avait su trouver réconciliation avec l’être intérieur. L’Histoire de Richard III d’Angleterre joue de ce concept. Shakespeare enlaidit Richard à son summum. Aucune hésitation possible sur son jugement. Le spectateur ne voit sur scène, non pas un homme, mais une loque.

La mythologie grecque conforte l’idée. La laideur porte préjudice sur l’existence. Le mythe d’Héphaïstos raconte l’histoire du dieu, fils de Zeus et d’Héra, précipité de l’Olympe dès sa naissance à cause de sa difformité. Pour autant, Platon estime qu’Héphaïstos est un être de vertu, allant à contre-courant du « kalos kagathos ». Et si la laideur n’est pas étrangère au satyre, pourrait-on lui offrir une porte de sortie ?

C’est ici qu’est prise en compte une citation d’Ovide à propos du mythe :

« Pourquoi me déchires-tu ? s’écriait Marsyas. Ah ! je me repens de mon audace. Fallait-il qu’une flûte me coûtât si cher ! » – Ovide, Métamorphose,VI, 382-399

Provenant du Livre VI des Métamorphoses, Ovide n’a pas la prétention de composer de nouveaux mythes mais se cantonne simplement à leur réécriture dans un ordre chronologique. Cette phrase qui peut avoir dans son allure une certaine simplicité est au contraire remplie d’informations sur le personnage. Il est difficile de déterminer si, oui ou non, cette mention dans les sources grecques existait. S’il subsistait, oui ou non, un passage consacré au repentir du personnage. Les évolutions n’ont de cesse d’apporter tour à tour des informations supplémentaires sans pour autant affirmer si celles-ci répondent d’une base déjà existante. Néanmoins, le lien indéniable qui se forge entre la Rome antique et la Grèce antique pourrait peut-être permettre de calquer certaines informations, notamment la connaissance de cette repentance dans l’époque hellénistique.

Si le mythe appartient aux Métamorphoses d’Ovide, certainement en rapport à la transformation du personnage ; d’un tout, à un corps séparé de sa peau, ne pourrait-on pas aussi formuler l’hypothèse d’une métamorphose psychologique ?

L’humanisation de Marsyas

Le mythe gagne une grande popularité dès l’époque classique, recouvrant de nombreuses céramiques. Mais ce qui détonne, c’est que si les artisans se cantonnaient à la représentation de la confrontation musicale, une sculpture apparaît à l’époque hellénistique et met en scène l’épisode de l’écorchement. Forte de son naturalisme vibrant, l’expression de Marsyas marque car elle traduit sa souffrance ou du moins, celle qu’il va bientôt ressentir ? Mais l’acte n’a pas encore été commis. Celui qui a conçu la sculpture a-t-il représenté la souffrance de Marsyas pour laisser présager la suite de l’histoire ? Ou peut-être ne représente-t-elle pas sa souffrance physique mais bien plus une souffrance psychologique ?

La copie romaine qui figure au Louvre propose à voir un Marsyas soucieux, le regard baissé vers son exécuteur (qui n’est, dans ce cas-ci, pas Apollon mais bien un Scythe). Son corps n’émet pas une torsion de détresse. Marsyas ne cherche pas à fuir, il ne se débat pas. Il est résigné et peut-être même dans le regret de ses choix et de ses actes. Son expression soignée est couplée à un traitement corporel particulier. Où sont donc ses attributs qui sont censés le caractériser ? Sa chevelure hirsute marque encore l’univers dionysiaque auquel il appartient mais ses oreilles caprines s’y perdent jusqu’à disparaître et sa queue au creux de son dos n’est visible que si le regardeur la cherche. Marsyas ressemble à un vieil homme.

Ce choix n’est pas nouveau dans la sculpture hellénistique. En amont de cette période, dans la période du second-classicisme (à cheval entre la période classique et hellénistique, 370-333 avant J.-C.), Praxitèle réalisait le Satyre Accoudé (vers 360 avant J.-C.). Si son faciès est marqué par des traits plus grotesques, son allure d’éphèbe rappelle l’Apollon Sauroctone. Le satyre peut facilement être confondu avec un jeune garçon. Plus tardivement, en pleine période hellénistique, Lysippe réalise Silène portant Dionysos enfant (vers 360 avant J.-C.). Si l’allure confond le vieil homme et le Silène mais garde des traits très distinct de son animalité, c’est son comportement qui trahit une sensibilité nouvelle. Son échange de regard avec le jeune Dionysos souligne une douceur intéressante qui humanise le personnage.

Un symbole

Le mythe de Marsyas s’invite à Rome ainsi qu’une bonne centaine de copies de la représentation de son supplice. Sur des reliefs de sarcophages, en statuettes ou sur de la monnaie. Sa grande popularité s’inscrit dans l’usage de Marsyas comme figure. Au-delà même des épisodes qui illustrent sa vie dans la mythologie, Marsyas gagne le forum romain, sur lequel est érigé une sculpture du satyre, quelque peu ivre.

Marsyas n’est plus le simple satyre arrogant qui se pensait meilleur qu’Apollon mais devient une véritable figure de justice et de liberté, à un moment où les affrontements civils éclatent entre les hommes politiques Marius et Sylla. Son aspect animal est bien plus présent dans ce genre de représentation mais c’est comme si Rome faisait abstraction de la laideur du personnage.

Avec la christianisation de l’Europe, Marsyas passe de satyre châtié à martyr divin, son iconographie se rapprochant de celle du Christ. Et la récupération de l’iconographie par l’époque moderne puis par la psychanalyse contemporaine témoigne d’un questionnement autour du mythe et de ce que représente réellement Marsyas.

Au-delà d’un affrontement musical, au-delà du face à face entre Dionysos et Apollon, au-delà même du conflit entre la raison et le désordre, Marsyas évolue. Son humanisation suit un changement de conception hellénistique, avant de devenir capable de repentance sous les mots d’Ovide, jusqu’à devenir un martyr et d’incarner un questionnement autour de la peau et du « moi » etc…

L’iconographie de l’écorchement de Marsyas ne possède pas une seule lecture car l’époque moderne apporte de nouvelles charges symboliques. La Contre-réforme voit dans le mythe l’affrontement de l’Homme contre Dieu quand le néo-platonisme visualise dans l’écorchement de Marsyas la libération de l’âme de son tombeau, le corps.

Chloé Dejoux Morgado

SOURCES :

Apollodore, Bibliothèque, I.4.2.
Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, 3.59
Hérodote, Histoire, 7.26.
Ovide, Métamorphoses, VI, 382-400
Platon, Le Banquet, 215a.
Queyrel François, “La représentation de la douleur dans la sculpture hellénistique”, Pallas, 88, 2012
Salomon Reinach Salomon. « MARSYAS », Revue Archéologique, vol. 19, 1912

IMAGES :

Bartolomeo Manfredi, Apollo et Marsyas, huile sur toile, 95,5x136cm, Saint Louis Art Museum, 1616-1620
Sarcophage : concours musical entre le dieu Apollon et le satyre Marsyas, marbre, vers 290-3OO avant J.-C., musée Louvre-Lens
(Détail) Joseph-Désire Court, Achille présenté à Nestor, huile sur toile, 114,5×147,5cm, musée des Beaux-Arts, 1820
Marsyas blanc dit Marsyas supplicié, marbre, copie romaine (vers 150) d’un original grec du IIIe-IIe siècle avant J.-C., 268m, musée du Louvre

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