My Own Private Idaho – River Phoenix et Keanu Reeves au cœur d’une Amérique désabusée

Glossaire :
Narcolepsie – trouble du sommeil lourd d’origine neurobiologique comprenant un temps de sommeil excessif, une fatigue extrême et/ou une perte brusque de tonus musculaire. Le narcoleptique rentre en sommeil paradoxal en l’espace d’une dizaine de minutes quand une personne non atteinte y tombe après 90 minutes. Le réveil est très souvent confus, l’état est nommé « ivresse du sommeil ».
Grunge – état d’esprit que l’on associe généralement à la génération X marquée par le pessimisme. Le grunge refuse le consumérisme, le rôle de l’adulte établit par la société, l’intégration de la morale. Le grunge illustre la désillusion et la frustration quant au modèle socio-culturel occidental.

“I’m a connoisseur of roads. I’ve been tasting roads my whole life. This road will never end. It probably goes all around the world” – River Phoenix dans le role de Mike Waters, My Own Private Idaho

Voici les bas-fonds de Portland. Mike Waters (River Phoenix) est un jeune homme perdu. Toxicomane, narcoleptique et se prostituant pour survivre, il représente la jeunesse américaine désabusée. Il n’a qu’une idée en tête, retrouver sa mère qui l’a abandonné. Scott Favor (Keanu Reeves) est un rebelle. Fils du maire de Portland, il préfère décliner sa vie « sans souci » pour les bas-quartiers de la ville. A la différence de son camarade, la prostitution n’est pas pour Scott un moyen de survivre mais bien le moyen de défier son paternel. Le long métrage de Gus Van Sant s’établit à dépeindre le portrait de deux jeunes hommes dans leur quête de sens.

My Own Private Idaho (1991) est un film (qui même au temps de sa sortie) attire par sa tête d’affiche. Keanu Reeves, qui se fait petit à petit un nom à Hollywood (avant d’atteindre l’apogée avec Matrix) donne la réplique à River Phoenix, surnommé le James Dean rebelle. Si les noms peuvent séduire, le métrage se montre complexe, autant dans sa conception que dans ses thématiques.

Queer et grunge

Gus Van Sant est au début des années 90 un réalisateur surnommé « new hot director ». Son premier long-métrage, Mala Noche, réalisé en 1985, est auréolé (bien qu’il faille attendre le début des années 2000 pour que le film soit distribué en Europe et sélectionné en 2006 au Festival de Cannes). Le métrage porte le titre de « Meilleur Film Indépendant ». Le premier jet de My Own Private Idaho ne met que peu de temps avant de germer mais sa thématique effraie initialement les studios qui ne donnent aucun aval au réalisateur. En plan de secours, Gus Van Sant produit un second long métrage qui le hisse tout droit sous les projecteurs, Drugstore Cowboy. Ses deux premiers projets incarnent les prémices des grandes thématiques qui parcourent l’œuvre de Van Sant. Les studios, confiants, permettent alors la production de My Private Own Idaho.

La première version du projet de San Vant était d’aborder le sujet de la prostitution masculine en employant, comme pour Mala Noche, des acteurs non professionnels. L’aval d’un studio aura sûrement fait changer les plans du réalisateur puisque le casting se retrouve à présent occupé par deux noms importants. Gus Van Sant sait qui il veut dans son film et contacte directement les artistes. Si Keanu Reeves accepte rapidement (l’acteur cherche à ce moment-là à renouer avec le cinéma indépendant), l’affaire se complique avec River Phoenix dont l’agent refuse catégoriquement le projet. Le scénario est alors transmis de Reeves à Phoenix et l’acteur consent à jouer une fois certain que Reeves accepte.

My Own Private Idaho est un film sombre. Gus Van Sant dépeint le portrait de Mike Waters, ouvertement homosexuel, réduit à se prostituer pour survivre, écrasé par la drogue et sa narcolepsie dans les quartiers insalubres de Portland. Mike est un jeune homme perdu, sans cesse dans les songes, plongé dans des souvenirs confus, seul, épris de son ami Scott, dans une relation non réciproque.

Le troisième long métrage de Gus Van Sant incarne toutes les grandes thématiques qui occupent son cinéma. On retrouvait déjà, dans Mala Noche et Drugstore Cowboy, la quête de repères et les questions qui tiraillent l’âme : « qui suis-je ? », « où suis-je ? », « que suis-je ? », « Quelle est ma place en ce monde ? ».

Mais à la différence des deux premiers, My Own Private Idaho fait rencontrer le réalisme de son réalisateur et son esthétique recherchée dans un lyrisme visuel fortement présent. Gus Van Sant explore les techniques cinématographiques. Les plans détonnent parfois, semblent vaporeux ou presque confus dans l’idée d’illustrer les pensées de son protagoniste. Les routes sans fin bordent l’introduction et la conclusion du métrage, illustrant les routes sans fin que représentent les questionnements de Mike Waters.

La narcolepsie du protagoniste n’est par ailleurs pas étrangère à l’esthétique recherchée par le réalisateur. Elle devient l’outil nécessaire pour placer le spectateur dans un état particulier permettant tout autant de vivre l’histoire avec Mike Waters que d’en comprendre sa perte de repère. My Own Private Idaho n’est pas linéaire mais est un métrage possédant sauts et coupures. Le film accélère et ralentit. Mike Waters avance dans un équilibre fragile qui se brise au fur et à mesure de l’histoire. 

Gus Van Sant critique bien souvent l’Amérique et dépeint une jeunesse marginale, naïve, désespérée mais teintée d’encore un peu d’espoir, accablée par une impasse sociale, une jeunesse grunge. Un film réaliste pourtant teinté d’une théâtralité parfois exacerbée assumée par son réalisateur. Car si My Own Private Idaho raconte les déboires d’une jeunesse, il est aussi un film shakespearien.

Henri V en plein Portland

Au-delà d’un drame expérimental sur la jeunesse, My Own Private Idaho se présente comme une libre adaptation des pièces shakespeariennes, Henri IV part. 1 et part. 2. Si Mike cherche sa mère, Scott suit une intrigue différente, secondaire mais parallèle à celle de son camarade. Scott Favor est le prince Hal.

Le prince Hal, futur Henri V, est un jeune homme capricieux, qui se désintéresse de sa vie princière pour traîner auprès de la société criminelle. Hal est rebelle et en plein conflit avec son paternel qu’il cherche sans cesse à provoquer. Le drame historique est transposé en plein Portland contemporain. Scott joue le rôle d’un prince qui n’en fait qu’à sa tête, refusant son rôle et préférant arpenter la vie rustre des bas-fonds de sa ville. Son père, le maire, n’est rien de plus que le roi Henri IV.

Cette double lecture du métrage démontre la richesse dont recèlent les œuvres de Gus Van Sant. Si on est loin des dialogues shakespeariens de la fin du XVIe siècle, Gus Van Sant a gardé toute l’essence du personnage de l’auteur anglais pour le transposer dans ses thématiques propres et proposer une œuvre à la fois intemporelle et puissante. L’intrigue de Scott Favor/prince Hal a alors un impact tout particulier sur celle de Mike Waters et sur la perte d’équilibre progressive du personnage. Parce que le prince Hal devient Henri V, on sait alors que sa virée au sein de la société marginale n’est qu’éphémère, à la différence de Mike.

De My Own Private Idaho, on retient l’une de ses déclarations d’amour que le cinéma aime tant, pure mais dure : 

Mike Waters : That’s okay. We can be friends.
Scott Favor : [flustered] I only have sex with a guy for money.
Mike Waters : Yeah, I know…
Scott Favor : And two guys can’t love each other.
Mike Waters : Yeah. [pauses] Well, I don’t know, I mean, I mean for me, I could love someone even if I, you know, wasn’t paid for it. [pauses] I love you, and… you don’t pay me.

Sentiment interdit, tendresse et trahison, les acteurs interprètent ici un dialogue construit par eux-mêmes qui incarne toute la tristesse du personnage de Mike Waters et du métrage de Gus Van Sant. Un dialogue en suspens, fort. L’acmé de la relation particulière des deux amis. L’acmé d’un film. L’acmé d’une critique d’une jeunesse endeuillée.

My Own Private Idaho – Etats-Unis. 1991. Réa. Et scé. : Gus Van Sant. 105 minutes

Chloé Dejoux Morgado

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