JOJO’S BIZARRE ADVENTURE : un manga encyclopédique de l’Art (1/2)

Jojo’s Bizarre Adventure (JJBA) est un manga réalisé par le mangaka Hirohiko Araki. Prépublié dans l’hebdomadaire Weekly Shonen Jump dès 1986 puis dans l’Ultra Jump à partir de 2005, le manga subit un changement de cible éditoriale. Passant du shonen au seinen (terme de catégorisation commerciale, « shonen » se traduit littéralement par « garçon » et s’adresse à un lectorat de jeunes garçons, « seinen », quant à lui, signifiant « jeune homme » s’adresse à un lectorat plus adulte, notamment en mettant en place des protagonistes plus sombres), Jojo commence sa sérialisation au Japon en 1986. Le manga apparaît dans les rayons français en 2002. Jojo’s Bizarre Adventure fait partie de ces longues séries de manga, comprenant un total de 131 tomes pour une sérialisation toujours en cours.

Il est difficile de donner un synopsis pour l’ensemble de l’œuvre tant les thématiques, les protagonistes, les univers et les histoires varient en fonction des parties. Jojo’s Bizarre Adventure se découpe, actuellement, en huit parties distinctes comprenant des aventures absurdes, des drames mafieux, des tranches de vie, des intrigues dignes de polar ou prenant parfois l’apparence de thrillers énigmatiques. Néanmoins, si chaque partie possède son propre protagoniste, son propre antagoniste et sa propre trame chronologique, l’auteur dessine son œuvre autour d’une seule grande ligne rouge.

Comme son nom l’indique, le manga raconte les aventures étranges de Jojo. Ce dernier n’est qu’un surnom que les membres de la famille Joestar portent. Chaque partie dessine alors une intrigue permettant de faire intervenir un membre de la famille. Les parties qui se suivent en temps permettent de voir évoluer le Jojo principal tout en laissant l’opportunité de voir vieillir les plus anciens.

Comme pour beaucoup de manga, Jojo’s Bizarre Adventure propose aux lecteurs des protagonistes avec des pouvoirs particuliers : les Stands. Conçu à partir des termes japonais Yurei (fantôme) et Hamon (Ondulations), les Stands se présentent comme des entités psychiques que le possesseur peut générer. Les Stands apparaissent souvent comme des silhouettes flottantes autour du Manieur de Stand et possèdent des capacités bien différentes en fonction du possesseur, pouvant parfois être dangereux pour l’intégrité de l’humanité.

L’égalité entre les Stands n’existe pas. Chacun possède sa propre forme et son propre degré de puissance en fonction des capacités de son utilisateur et peut se montrer violent ou étrange en fonction du caractère du possesseur.

Bien qu’Hirohiko Araki n’aime pas décrire son œuvre en quelques lignes, le mangaka décrit Jojo’s Bizarre Adventure (JJBA) comme une œuvre qui dessine les mystères de vivre en tant qu’humain.

« Jojo est un hymne à la vie et une célébration de l’humanité. Sans l’aide des machines ou de la technologie, les personnages principaux affrontent le danger avec leurs corps pour seule arme. Pour moi, c’est un principe. J’estime en effet que la science ne rend nécessairement l’homme plus heureux. » (Anzalone, 2019)

Au-delà de son goût prononcé pour raconter l’humain, ses richesses, ses faiblesses et ses forces, Jojo’s Bizarre Adventure est avant tout une œuvre extrêmement riche sur le plan artistique, se présentant comme le manga aux 1000 références. Hirohiko Araki démontre ainsi sa forte connaissance artistique. 

La revendication maniériste

Fortement marqué par un style graphique des années 80-90, Jojo’s Bizarre Adventure met en scène des personnages aux allures qui peuvent aujourd’hui dérouter quelque peu. Et bien que la représentation des personnages fluctue au gré des parties, Hirohiko Araki garde un style bien précis. On retrouve très vite ce que l’on pouvait voir dans des œuvres comme Nicki Larson ou Ken le Survivant. Le personnage masculin présente une physionomie massive, une musculature développée qui s’inclut dans une vision assez stéréotypée de la masculinité. Le haut du corps prend la forme d’un triangle inversé reposant sur des jambes plus fines bien que galbées

Le cou est plus large et les traits plus durs. Pour autant, JJBA exagère le trait. Celle-ci est telle que les trois premières parties de l’œuvre mettent en scène des personnages à la musculature presque inconcevable. Celle-ci pouvant très bien se trouver sur un corps vieux comme un corps jeune. Jouant avec le canon esthétique d’une masculinité massive et musculaire, l’exacerbation de celle-ci témoigne du maniérisme dont fait preuve Hirohiko Araki. L’artiste s’en revendique lui-même. (Anzalone, 2019)

Le maniérisme, en tant que mouvement artistique, définit sa spécificité dans sa manière de surpasser, par la grâce, l’imitation de la nature et de la règle préétablie. Comme une sorte de jeu, le maniérisme joue des codes et s’amuse à transformer le rationnel en irrationnel. Le but étant de toujours garder en tête une recherche esthétique. La Figura serpentinata en est d’ailleurs une formule très populaire. Proche visuellement du contrapposto (mouvement produit par le fléchissement en chiasme de la ligne des hanches et des épaules), la figure serpentine entraîne le corps dans une pose en spirale comme on peut l’apercevoir dans La Vierge au long cou (Parmesan), bien avant encore, dans Le Groupe du Laocoon.

 Cette pose en spirale donne d’ailleurs la spécificité des postures dans Jojo’s Bizarre Adventure. Les personnages ne sont jamais vraiment droits, même à l’arrêt et lorsque l’on pourrait penser à un simple contrapposto, ils suivent en réalité une courbe serpentine. Cette forte influence marque d’ailleurs la caractéristique plus que populaire du trait d’Hirohiko Araki, démarquant grandement l’œuvre. La pose en spirale devient une marque de fabrique que les aficionados reproduisent par milliers. 

Le traitement musculaire souligne à sa façon l’influence du maniérisme. Hirohiko Araki dépasse l’entendement, casse les codes de la structuration humaine. Certains mangas des années 80-90 présentaient déjà des carrures disproportionnées, massives, sur de très fines jambes avec des petites têtes. Maniérés dans la gestuelle, les personnages de JJBA sont à eux seuls de vrais symboles d’un maniérisme poussé dans l’art du manga.

Des arbres jaunes de Paul Gauguin aux mains d’Egon Schiele

Les influences artistiques se poursuivent, se multiplient et Hirohiko Araki continue alors de revendiquer ses inspirations. S’il sera vu plus profondément, dans un prochain article, la part d’influence du maniérisme (et plus particulièrement de Michel-Ange), l’art de Jojo’s Bizarre Adventure aborde les terrains de l’art contemporain et des avant-gardes européens, entre autres : Paul Gauguin et Egon Schiele. Si le mangaka délègue de son travail, gardant l’exclusivité sur la construction des personnages et laissant son atelier s’occuper des fonds et décors, Hirohiko Araki manie son œuvre et garde la mainmise sur les décisions concernant l’ambiance de son univers et par conséquent, du choix des coloris.

L’influence toute particulière de Paul Gauguin se ressent notamment dans le choix des couleurs. Les nombreux artbooks (recueil d’illustrations d’un manga) proposent à voir un choix tout particulier des teintes et nuances. Les illustrations sont chargées de couleurs, parfois excessivement vives et pétillantes, permettant de créer des contrastes puissants. La profondeur comme les contrastes ne sont pas conçus au moyen d’une gamme chromatique spécifique, plus sombre et terne par exemple, si l’on voulait souligner l’obscurité.

Hirohiko Araki fonctionne sur un jeu d’association et de juxtaposition de grandes surfaces de couleurs complémentaires (jaune et violet, magenta et vert, cyan et orange) ou de « dérivée » secondaires (magenta et orange, magenta et violet, cyan et violet, cyan et vert, jaune et vert, jaune et orange).

Cet usage de la couleur, déjà observé chez les fauvistes et les expressionnistes, est grandement popularisé par Paul Gauguin. Travaillant d’abord à partir des couleurs complémentaires, ce dernier finit par choisir une juxtaposition des couleurs secondaires. Cet usage de la couleur permettait déjà d’obtenir une ambiance mystique, particulière et chargée. Gauguin disait lui-même qu’il représentait au-delà de la réalité des paysages. (Montagne à Tahiti, Mahana Atua, Fatata te Mati)

« Comment voyez-vous ces arbres ? Jaunes, eh bien mettez du jaune, le plus beau jaune de votre palette, lui suggère Gauguin. Cette ombre ? Plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur, et ces feuilles ? Rouges, mettez du vermillon.” (L’occident, 1903)

L’influence d’Egon Schiele se fait quant à elle ressentir dans la construction des personnages. Comme précisé précédemment, les personnages de Jojo’s Bizarre Adventure ne cessent d’arborer des postures maniérées, déroutantes. Les Jojo Poses sont excentriques, très peu conventionnelles, extrêmes, à la limite de la déformation des corps. Les personnages prennent la pose à la manière de mannequins (ce point sera d’ailleurs traité dans un article spécialement dédié à l’influence de la mode dans l’œuvre).

Les corps prennent une forme serpentine, se referment parfois sur eux-mêmes, ou au contraire, s’ouvrent plus que possible. La posture est complétée par une gestuelle spécifique. Les mains prennent à leur tour la pose, créant un tout presque absurde.

Si Schiele propose un dessin aux lignes nerveuses et tranchantes, dans le but de retranscrire l’intériorité angoissée du moi, le mangaka garde la spécificité du travail du corps d’Egon Schiele. Les corps se retrouvent dans des positions excentriques, toutes aussi peu conventionnelles, extrêmes, montrant l’attrait et la fascination de Schiele pour le corps humain qui devient, à ses yeux, un véritable support d’expressivité. Les mains ainsi que les gestes deviennent extrêmement expressifs, prenant des poses particulières et énigmatiques. (Self-Portrait with twisting arm, 1910 ; Self-Portrait with Hands on Chest, 1910 ; Self-Portrait with Raised Right Hand, 1907 ;  Self-Portrait with Splayed Fingers, 1911)

Jojolion, Magritte : une ambiance déroutante

Plus récemment, René Magritte se fait une place de choix dans la huitième partie de l’œuvre : JOJOLION. Dernière en date, l’histoire se présente au lecteur comme une aventure énigmatique, déroutante, voire presque dérangeante.

En tant que surréaliste, René Magritte prend pourtant le parti de ne pas partir en direction de la psychanalyse et de l’onirique complet. L’artiste s’attarde sur un « surréalisme réaliste ». Ses œuvres tendent vers l’absurde, jouent avec le familier jusqu’à déranger, en faisant vaciller le regardeur entre le réel et l’irréel. René Magritte construit des tableaux à l’atmosphère étrange, parfois terrifiante. Les gammes de couleurs, les jeux de contrastes et parfois même le dépouillement de certains tableaux finissent par entraîner le regardeur dans une sorte de malaise. 

Hirohiko Araki récupère cette idée d’ambiance pesante, dérangeante, pour en faire le cœur de sa huitième partie. Mais le mangaka n’en est pas à son coup d’essai. L’aspect déroutant se présentait déjà comme le moteur de l’entièreté de l’œuvre. L’attitude très exacerbée des personnages, les gestuelles parfois dérangeantes, les apparitions théâtrales participaient au caractère surréaliste du manga. JOJOLION pousse le vice en faisant de son Jojo principal un personnage amnésique. Son comportement étrange place le spectateur dans un embarras et les personnages alentour se montrent tout aussi étranges. La partie donne l’impression de rentrer dans le monde d’Alice au pays des merveilles, derrière le miroir. La sensation constante d’être suivi ainsi que les non-dits et les faits que l’on perçoit sans jamais les voir placent le lecteur dans une ambiance particulière.

Sur le plan artistique, Hirohiko Araki récupère deux formes/motifs populaires de René Magritte : l’homme au chapeau melon, dissimulé derrière une pomme de Le Fils de l’Homme (1964) ainsi que les silhouettes flottantes du Golconde (1953). Hirohiko Araki cherche à s’imprégner de l’univers surréaliste réaliste de René Magritte afin de jouer avec le sien. Et le résultat est palpable. Magritte et son univers deviennent des éléments primordiaux à l’esthétique de JOJOLION, recouvrant les magazines de publications ou les illustrations des chapitres.

Jojo’s Bizarre Adventure ne se limite pas à ces quelques références. Qu’elles soient discrètes, comme simple clin d’œil, pastiches, ou véritables inspirations artistiques, Hirohiko Araki continuent de créer sous influence. Son manga se présente comme un véritable condensé de recherches et d’associations artistiques, afin de ne pas se limiter simplement à l’influence mais de composer son propre style, sa propre marque, sa propre touche, aujourd’hui reconnaissable parmi tous.

La richesse de l’œuvre étant bien trop conséquente pour un seul article, d’autres viendront compléter celui-ci, afin, entre autres, d’aborder le goût d’Hirohiko Araki pour le maniérisme et ses multiples clins d’œil et inspirations michelangéliennes.

Chloé Dejoux Morgado

Sources :
Frederico ANZALONE, Jojo’s Bizarre Adventure – Le diamant inclassable du manga, Edition Third Eds, 2019
Hirohiko ARAKI, Jojoveller Kanzen Genteiban, Edition Shueisha, 2013
Hirohiko ARAKI, Jojonicle, Editions Shueisha, 2019
[Exposition], Magritte : le mystère du quotidien, Editions De La Martiniere, 2013
Tobias G. NATTER, Egon Schiele. L’œuvre complet 1909-1918, Editions Taschen, 2021

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