JOJO’S BIZARRE ADVENTURE : un manga encyclopédique de l’Art (2/2)

Vu dans un premier article : « Jojo’s Bizarre Adventure : un manga encyclopédique de l’Art (1/2) », cette suite a la tâche d’approfondir la question de la présence du maniérisme dans le manga. Hirohiko Araki ne cache pas sa revendication maniériste et son emprunt à ce mouvement se montre bien plus profond lorsque l’on découvre les références, parfois subtiles, parfois franches et nombreuses à Michel-Ange.

Un peu dans le style de sa huitième partie, JOJOLION, dont l’esthétique empruntait à René Magritte, Michel-Ange se fait une place de choix dans sa cinquième partie : GOLDEN WIND. Mais avant de rentrer plus en profondeur dans cette unique partie, il est bon de reprendre l’œuvre dans son entièreté, une œuvre globale dans laquelle Michel-Ange se dissimule derrière chaque page

« Ce visage me fait beaucoup penser à du Michel-Ange » 

Michel Lefftz, Historien de l’art, Jojo’s Bizarre Adventure – Le Diamant Inclassable du Manga, 2019

Dans un ouvrage du nom de Jojo’s Bizarre Adventure – Le Diamant Inclassable du Manga (2019), le journaliste spécialisé en manga et culture japonaise, Frederico Anzalone, mentionne l’historien de l’art Michel Lefftz et confronte son regard à l’œuvre d’Hirohiko Araki. Le constat est direct. Tout repose sur une esthétique parfaitement réfléchie : les figures anti-anatomiques (à contrecourant des normes anatomiques) surgissent comme une reprise du maniérisme. On y reconnaît aisément ce souhait de s’émanciper de la résistance réelle du corps, d’explorer les possibilités de torsions et d’articulations des membres.

Dans un spin-off dédié au personnage de Rohan Kishibe, provenant de la quatrième partie DIAMOND IS UNBREAKABLE, Hirohiko Araki joue avec le corps de son personnage. Entreprenant une course sur un tapis de course, la posture captive bien vite l’œil, notamment par son manque de naturel frappant et sa réappropriation du contrapposto.

Ce traitement, directement inspiré du traitement plastique des maniéristes, se retrouve aussi sur une double page, provenant cette fois-ci du spin off collaboratif de Rohan Kishibe avec le musée du Louvre. Le personnage apparaît devant la pyramide du Louvre dans une posture bien étrange mais familière puisqu’elle fait directement écho à une œuvre présente dans le musée : l’Esclave mourant de Michel-Ange. Hirohiko Araki respecte la gestuelle en faisant remonter la main droite de Rohan le long de son torse, entraînant légèrement avec lui ses vêtements, permettant de découvrir quelque peu son torse, tout comme l’Esclave mourant présente son ventre nu. On retrouve le déhanché léger du contrapposto et ce bras gauche se pliant derrière la tête, permettant d’obtenir cette posture gracieuse et harmonieuse.

De manière plus subtile, c’est à travers une illustration de l’exposition Jojo’s Exhibition « Ripple of Adventure » que Michel-Ange se dissimule dans les détails. La réalisation filmée de l’œuvre permet au public d’observer le travail d’Hirohiko Araki. Armé d’une monographie de sculptures, l’artiste reprend des postures, des gestuelles, propres à certaines œuvres, s’attardant notamment sur les détails du Tombeau de Laurent de Médicis et du Garçon accroupi, toutes deux ayant été produites par Michel-Ange. Cette illustration, qui reprend les huit protagonistes de Jojo’s Bizarre Adventure, les présente sur un fond vert pomme criant. Deux d’entre eux, Jonathan et Joseph, se trouvant respectivement sur la droite, vêtu d’un haut bariolé de bleu et de blanc, ont chacun une posture directement inspirée de deux sculptures trônant sur le Tombeau de Laurent de Médicis : la figure de Laurent en tenue de militaire romain ainsi que la personnification de la nuit.

Les subtiles références ne se limitent pas seulement aux postures des personnages. Les Jojo, pour la plupart assis, reposent sur des sculptures d’un blanc immaculé pouvant rappeler le marbre des statues antiques et modernes. Prenant chacune l’apparence du Stand correspondant aux Jojo, les postures empruntent aussi au catalogue de Michel-Ange, notamment au Garçon accroupi. L’entièreté de l’œuvre n’est pas respectée. Le Garçon accroupi (1530), lui-même empruntant sa posture et sa gestuelle à l’iconographie du Spinario antique (Spinario ou Tireur d’épine est un type récurrent de la statuaire représentant un jeune garçon se retirant une épine du pied) a le regard fixé sur ses pieds, ses mains enserrent son pied droit. Le personnage est en pleine réflexion. Hirohiko Araki récupère cette posture arrondie, de cet être replié sur lui-même. A contrario, les Stands se cachent le visage.

La Pietà (1498-1499) de Michel-Ange, l’œuvre “touchée par la grâce” se voit aussi faire des apparitions, comme dans JOJOLION et GOLDEN WIND. La Pietà présente le type de la Mater Dolorosa portant le corps du Christ avant sa mise au tombeau et sa Résurrection. Sa construction pyramidale accentue la symbolique christique, plaçant au sommet de celle-ci, le visage calme de la Vierge. Le corps du Christ est quant à lui montré sans calvaire ni douleur afin de préserver sa dignité. Pour pouvoir apercevoir les stigmates, il faut alors se rapprocher plus près. La reprise dans GOLDEN WIND conserve cette construction pyramidale primordiale : le sommet est occupé par le visage assombri du Jojo principal, Giorno. Assombri car il est couronné par le soleil, un peu à la manière d’une auréole, accentuant le message fort transmis dans la scène. Hirohiko Araki laisse malgré tout visible les blessures et le sang du personnage qui occupe la place du Christ. Non pas qu’il y retire toute dignité mais plus dans un souci de réalisme.

Golden Wind : quand Michel-Ange crée le Jojo

Un peu à la manière de JOJOLION qui construisait son univers avec un parallèle frappant à René Magritte, GOLDEN WIND laisse place à Michel-Ange, dans une Italie mafieuse du début des années 2000. Giorno Giovanna, nouveau Jojo de cette partie, n’a que quinze ans mais possède déjà la hargne d’un typique protagoniste de shonen nekketsu. Cette terminologie japonaise se traduit littéralement par “sang chaud”. Le protagoniste de nekketsu est la plupart du temps un jeune homme, seul, aux valeurs assurées, ayant un grand intérêt pour la justice et l’amitié, se relevant toujours plus fort, dont le voyage initiatique permet de le suivre jusqu’à réalisation de son but. Giorno Giovanna n’a qu’un objectif : entrer dans la mafia, gravir les échelons afin de renverser ceux qui gouvernent et laver la ville de tout trafic de drogue et de violences ignobles.

En plaçant sa narration en Italie, Hirohiko Araki promet un voyage passionnant pour le lecteur mais surtout riche en références qui parleront notamment énormément à un public occidental. Entre les références artistiques de la Renaissance et christiques qui ont bercé le pays, GOLDEN WIND se présente comme une partie particulièrement complexe, dont chaque acte, chaque parole, chaque lieu ou chaque posture, peuvent potentiellement cacher une lecture allégorique. La première apparition du protagoniste, sur la page de couverture interne, présente Giorno Giovanna dans une posture tout droit inspirée d’une photographie d’Arthur Elgort : Susan Holmes with Red Gloves (1990). Cette apparition du personnage est aussi encadrée de deux reprises artistiques : sur la droite, une Victoire Ailée, sur la gauche, Adam de La Création d’Adam (1508-1512) de Michel-Ange.

La Victoire Ailée est une figure importante de l’Histoire de l’art, introduit en premier lieu durant l’antiquité puis adopté par les courants postérieurs. La Victoire Ailée est une allégorie puissante et qui n’est pas anodine pour la suite de l’histoire. Elle annonce des présages pour le personnage et le lecteur. La Création d’Adam (1508-1512) est une œuvre de Michel-Ange. Sa notoriété n’est plus à faire. En choisissant de garder simplement la figure d’Adam, Hirohiko Araki dote son personnage de qualités et de spécificités hors du commun. Giorno Giovanna devient un être supérieur, comme l’Adam de Michel-Ange est à l’image de Dieu.

Esthétiquement parlant, si le maniérisme se montrait déjà bien présent, et ce, depuis le début de l’œuvre, dans la manière et la gestuelle des personnages ainsi que dans leur traitement plastique, Hirohiko Araki opère une évolution qui se profilait déjà dans sa quatrième partie DIAMOND IS UNBREAKABLE. Les figures anti-anatomiques ont permis de redessiner les traits, progressivement, aboutissant sur une nouvelle virilité. S’éloignant de la masse du Laocoon (vers 40 avant J.-C.) pour se rapprocher du corps du David (1501-1504) de Michel-Ange, les personnages masculins s’affinent : les corps deviennent plus sveltes, les membres sont bien plus fuselés. Les personnages deviennent presque trop légers, dans un déséquilibre constant. Les corps d’Hirohiko Araki traduisent des recherches entreprises durant la Renaissance et que l’on apercevait aussi dans le baroque. Bien que l’art du manga ne respecte pas l’imitation servile que l’on pouvait faire dans d’autres médias antérieurs, Hirohiko Araki dépasse, selon moi, ce qui était déjà entrepris. Cette évolution flagrante démarque GOLDEN WIND des premières parties. Le maniérisme à libérer les corps d’une virilité qui rimait avec musculature, jouant aux abords de l’androgynie (ce point sera plus amplement développé dans un article abordant le lien entre JJBA et la mode). Le parallèle avec le David n’est pas anodin puisque l’allure du protagoniste en a été totalement inspirée.

L’Esclave mourant : l’épilogue de GOLDEN WIND

L’épilogue se présente comme le point culminant de cette inspiration. Nommé, « Les Esclaves mourants », en référence direct à l’esclave de Michel-Ange, cette dernière partie de l’œuvre prend le parti d’expliciter un élément primordial de l’histoire de Jojo’s Bizarre Adventure, par l’intermédiaire même de la pensée artistique de Michel-Ange. Mais qui est cet Esclave mourant, que représente-t-il, comment est-il utilisé, dans un premier rapport purement plastique, mais aussi, dans un support philosophique ?

L’épilogue se présente comme le point culminant de cette inspiration. Nommé, « Les Esclaves mourants », en référence direct à l’esclave de Michel-Ange, cette dernière partie de l’œuvre prend le parti d’expliciter un élément primordial de l’histoire de Jojo’s Bizarre Adventure, par l’intermédiaire même de la pensée artistique de Michel-Ange. Mais qui est cet Esclave mourant, que représente-t-il, comment est-il utilisé, dans un premier rapport purement plastique, mais aussi, dans un support philosophique ?

La particularité de la sculpture repose dans son travail plastique et son esthétique désarçonnante. Car si elle porte le nom d’esclave et que l’on précise que le protagoniste se trouve dans un état grave, le personnage qui jaillit du marbre à l’expression sereine d’un songeur. L’analyse plus contemporaine y voit un esclave se laissant porter par son destin, ne mourant pas, se trouvant simplement absorbé par un songe, l’enfermant dans un éternel d’asservissement.

Michel-Ange réalise par son œuvre, une sculpture des plus harmonieuses, d’une sensualité forte, au déhanchement poussé pour un déséquilibre maniériste. L’ambiguïté se poursuit dans sa nudité, dans la délicatesse de sa gestuelle, de ce corps en courbe et non en lignes sèches, propulsant l’Esclave mourant du cadre de la souffrance vers l’érotisme.

On pourrait penser, dans un premier temps, en faisant face aux pages du manga, ou en contemplant le premier générique d’ouverture de l’animation, que l’Esclave mourant se présente tel un clin d’œil ou bien un pastiche. Le pastiche doit être vu comme une imitation, non pas dans le but d’un plagiat, mais bien en remplissant une fonction de mémoire, d’hommage etc…

Chaque ouverture d’épisode commençant par le premier générique fait apparaître un Esclave mourant réapproprié dans un style propre à Araki. Prenant le trait spécifique du manga, laissant de côté quelques détails pour simplifier la chose, ajoutant certains éléments propres au choix personnel du dessinateur, l’on reconnaît pourtant dès le premier coup d’œil l’œuvre de Michel-Ange. Sa répétition considérable procure une importance visuelle certaine dont l’explication trouve réponse dans l’épilogue de l’histoire.

Scolippi, personnage tout à fait secondaire, est un sculpteur que rencontre certains des personnages de la partie. Son apparence est proche de celle du Christ (il porte une couronne et des stigmates de balles au creux des mains). Scolippi est un sculpteur qui définit sa manière de faire comme celle de Michel-Ange. L’Idée de l’artiste ne conçoit pas l’œuvre mais permet simplement de faire ressortir du marbre la forme qui y est réellement cachée. Michel-Ange ne sculpte pas mais fait surgir ce qui se trouve à l’intérieur. Mais Scolippi est aussi un Manieur de Stand. Celui-ci portant le nom de Rolling Stone ressemble à une simple pierre pouvant annoncer la destinée tragique de ce qui le voit. Comme une pierre qui se sculpte petit à petit, elle finit par prendre l’apparence d’un prochain mort. Ce détail est un clin d’œil direct à la manière de faire de Michel-Ange et fait écho au concept de destinée qui habite l’œuvre d’Hirohiko Araki. Par cela, le mangaka cherche à aborder le message de la partie dans lequel tout Homme est contraint par la destinée mais peut, dans le temps qu’on lui offre, changer les choses, agir, avant de rejoindre la fin qui lui a été choisi.

Il serait bien trop long de recenser l’entièreté des références à Michel-Ange tant GOLDEN WIND mais aussi le reste de l’œuvre dissimulent de-ci delà des détails et des clins d’œil. Hirohiko Araki continue de prouver son goût assumé pour l’art et enrichit son œuvre à chaque page proposant un manga complexe. Jojo’s Bizarre Adventure est au final un véritable puzzle de sens et sous-sens qu’Hirohiko Araki nous formule sous ses diverses inspirations.

Ces simples articles ne peuvent pas aborder l’immensité des références artistiques introduites au sein de l’œuvre d’Araki. Sculpture ou peinture de l’Europe moderne, la photographie et la mode occupent une place de choix menant jusqu’à une collaboration entre la maison de couture Gucci et le manga. Araki n’a cessé d’empreinté à la mode. Ses personnages posent tels les mannequins Versace en couverture ou sur les podiums.

Chloé Dejoux Morgado

Hirohiko ARAKI, Jojoveller Kanzen Genteiban, Edition Shueisha, 2013
Hirohiko ARAKI, Jojonicle, Editions Shueisha, 2019
Frederico ANZALONE, Jojo’s Bizarre Adventure – Le diamant inclassable du manga, Edition Third Eds, 2019

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